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1. Extrait de l’Education sentimentale de Gustave Flaubert, 1869

« Tout à coup, la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita dans 1'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit, et le chant tomba.

On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre; ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console, par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges; la sueur en coulait à larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque :

  • Les héros ne sentent pas bon!
  • Ah! vous êtes agaçant, reprit Frédéric.

Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise entr'ouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.

  • Quel mythe! dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain !

Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute la salle en se balançant.

  • Saprelotte! comme il chaloupe! Le vaisseau de l'État est ballotté sur une mer orageuse! Cancane-t-il! cancane-t-il!

On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança.

  • Pauvre vieux! dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et brûlé.

Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était victorieux, ne fallait-il pas s'amuser! La canaille s'affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice; les uns dansaient, d'autres buvaient. Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade; derrière un paravent, deux amateurs jouaient aux cartes ; Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule accoudé sur un balcon; et le délire redoublait au tintamarre continu des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d'harmonica.

Puis la fureur s’assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D’autres, à figures plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque chose ; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des portes, on n’apercevait dans l’enfilade des appartements que la sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière. Toutes les poitrines haletaient ; la chaleur de plus en plus devenait suffocante ; les deux amis, craignant d’être étouffés, sortirent.

Dans l’antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille publique, en statue de la Liberté, immobile, les yeux grands ouverts, effrayante.

Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes municipaux en capotes s’avança vers eux, et qui, retirant leurs bonnets de police, et découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves, saluèrent le peuple très bas. À ce témoignage de respect, les vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéric ne furent pas, non plus, sans en éprouver un certain plaisir.

Une ardeur les animait. Ils s’en retournèrent au Palais-Royal. Devant la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir qu’ils faisaient bonne contenance.

Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l’eau jusqu’aux toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avec leurs sabres. Frédéric engagea un polytechnicien à s’interposer. Le polytechnicien ne comprit pas, semblait imbécile, d’ailleurs. Tout autour, dans les deux galeries, la populace, maîtresse des caves, se livrait à une horrible godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les pieds, les voyous buvaient dans des culs de bouteille, et vociféraient en titubant.

  • Sortons de là, dit Hussonnet, ce peuple me dégoûte.

Tout le long de la galerie d’Orléans, des blessés gisaient par terre sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre ; et de petites bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du linge.

  • N’importe ! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime. »
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Source: Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale, 1869. Editions Gallimard, Folio classique, 1965, pp. 317 et sq.
La salle du trône aux Tuileries (1848) Cliquer pour agrandir l’image
Source: Lithographie de V. Adam et J. Arnout, La salle du trône aux Tuileries (1848), BNF, Paris.

Questions

  1. Comment Flaubert met-il en scène, comme un spectacle, un événement révolutionnaire dans cet extrait de l’Education sentimentale ?
  2. Comment le peuple est-il décrit ? A quoi Flaubert compare-t-il la foule qui s’empare du palais ? Justifiez votre réponse en citant des passages de l’extrait.
  3. Quels jugements contradictoires sur le peuple le texte de Flaubert peut-il susciter ?
  4. Quels sont dans le texte de Flaubert et dans la lithographie les éléments qui évoquent la Révolution française ?

Voir les réponses aux questions dans l'onglet "professeur".


Présentation du Contexte Historique et Analyse

Par l’entremêlement du destin individuel de Frédéric Moreau et de la dimension historique, Gustave Flaubert trace le « destin moral d’une génération » qui avait une vingtaine d’années en 1848. Aux illusions lyriques succèdent compromissions et médiocrités. L’Education sentimentale est aussi une étude de la bourgeoisie parisienne sous Louis Philippe.

Dans l’extrait choisi, qui se situe dans le premier chapitre de la troisième partie du roman, le « héros », Frédéric Moreau, et son ami Hussonnet assistent au sac du Palais des Tuileries après la fuite de Louis-Philippe, le jeudi 24 février en début d’après-midi. Ce texte fait de l’événement historique un spectacle auquel assistent, en se contentant de le commenter, les deux hommes. Flaubert mêle les registres de la tragédie et de la farce grotesque. Le peuple tient le rôle principal. L’introduction des personnages se fait par l’entrée en scène de la foule annoncée par la Marseillaise. Le « dais de velours rouge » rappelle les rideaux du théâtre qui s’ouvrent sur une scène symbolisée par l’estrade sur laquelle se trouve le trône. Comme au théâtre, les acteurs sont déguisés, on siffle et on salue (Question 1).

Flaubert met en scène « la vitalité féroce d’un petit groupe, représentant un court instant, la figure historique d’un peuple heureux de sa victoire, sublime et repoussant à la fois … Cependant, plusieurs témoins rapportent l’excellente tenue des hommes en blouse : la plupart des insurgés auraient largement contribué à protéger les biens du palais… Les patrouilles ouvrières étaient allées jusqu’à fusiller sans jugement les pilleurs pris sur le fait … Une symbolique nouvelle s’affirme alors le même jour, avec la crémation du trône royal : tandis que la « populace » s’abandonne à sa joie, quelques hommes sortent le siège royal et l’apportent en cortège sur la place de la Bastille, où il est symboliquement brûlé. De nombreux observateurs du moment voient dans cet épisode une rupture importante avec la IIème République : on ne tue pas le roi, on immole symboliquement sa fonction en brûlant l’auguste siège … » (in Maurizio Gribaudi, Michèle Riot-Sarcet, op. cité, pp. 48 et sq.).

Le peuple s’emparant des Tuileries est comparé à un « fleuve refoulé » qui monte, se répand, précipite, secoue, et, dont les « flots vertigineux » finissent par tout emporter. Le « long mugissement » renvoie au fracas, au grondement des flots, synonyme ici de la libération d’un mécontentement que le peuple a réprimé jusqu’alors (Question 2).

Le peuple qui au début du récit chante la Marseillaise, se précipite, et monte comme un fleuve avant de faire éclater sa joie lorsqu’il a pris possession des lieux qui symbolisent le pouvoir royal déchu, devient une « sombre masse » à la « curiosité obscène ». A l’enthousiasme succède une atmosphère lourde et « suffocante » : «Puis la fureur s’assombrit ». La plongée dans les caves transforme le spectacle du triomphe populaire en scènes de beuverie où le vin qui « coulait en ruisseau » contraste avec le sang des blessés des journées de février. Après l’ironie distanciée de Hussonnet : « Les héros ne sentent pas bon ! », les deux spectateurs se partagent entre horreur et fascination : «ce peuple me dégoûte », « N’importe ! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime. ». Le peuple, décrit par Flaubert, est le souverain « vainqueur déguenillé », il est aussi une « populace » qui vocifère en titubant.

L’incapacité de Frédéric, le « héros » du roman de Flaubert à participer à un événement collectif autrement que comme spectateur peut être mis en regard des lignes écrites par Baudelaire : « Depuis trois jours, la population de Paris est admirable de beauté physique. Les veilles et la fatigue affaissent les corps ; mais le sentiment des droits reconquis les redresse et fait porter haut toutes les têtes. Les physionomies sont illuminées d’enthousiasme et de fierté républicaine …Un homme libre, quel qu’il soit, est plus beau que le marbre, et il n’y a pas de nain qui ne vaille un géant quand il porte le front haut et qu’il a le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur. » (Charles Baudelaire, « La beauté du peuple » in Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 1032). (Question 3).

Le texte de Flaubert évoque la Révolution française constamment présente dans les références des « quarante-huitards » :

  • avec la Marseillaise chantée par la foule qui pénètre dans les Tuileries qui avaient été prises d’assaut le 10 août 1792 ;
  • avec les « bonnets rouges » portés par certains ;
  • avec la Bastille où le trône est brûlé.

Les deux drapeaux tricolores et les deux bonnets phrygiens à cocarde sont des éléments de la lithographie qui se réfèrent à la Révolution française (Question 4).

Liens

http://flaubert.univ-rouen.fr/biographie/ Ce site universitaire offre chronologies, biographies, textes et articles sur l’œuvre de Gustave Flaubert.