Professeur | Elève
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1. Extrait de Mary Antin, From Plotzk to Boston, 1899. Récit autobiographique écrit en 1894 et édité en 1899

« C’était une radieuse matinée. Nous étions le 8 mai, dix-septième jour après notre départ de Hambourg (...) Avant même l’arrêt complet du bateau, notre joie atteignait son paroxysme. L’un d’entre nous avait repéré la silhouette et le visage que nous brûlions de revoir depuis trois ans. En un instant, cinq passagers du Polynesia, perdant complètement la tête, se mettaient à hurler « Papa ! » ( ...)

Ce qui a suivi a été une lente torture (...) Mon Dieu ! Pourquoi ne nous laisse-t-on pas quitter cet affreux bateau ? Pourquoi papa ne peut-il pas nous rejoindre ? (...) Chaque passager se voyait poser une centaine de questions idiotes dont toutes les réponses étaient copiées par un homme extraordinairement lent. Chacun devait présenter ses bagages, son billet et faire cent autres choses avant d’être autorisé à fouler la terre ferme (...)

A présent, imaginez-vous quittant tout ce que vous aimez, dans l’idée que c’est pour toujours ; dépeçant votre foyer en vendant tout ce que les années vous avaient rendu cher ; entreprenant une traversée sans la moindre expérience du voyage ; confronté aux désagréments du manque d’argent, à des déboires que vous n’attendiez pas (...) suspecté, fouillé, puis à demi affamé et entassé avec une multitude d’inconnus ; endurant pendant seize jours les souffrances du mal de mer, le tumulte et les frayeurs d’une mer en furie ; et ensuite, imaginez-vous immobilisé à quelques mètres de celui pour qui vous avez supporté tout cela, incapable ne serait-ce que de lui parler. Comment vous sentez-vous ?

Enfin, c’est notre tour ! Nous sommes interrogés, examinés, libérés ! Au terme d’une course précipitée, d’un côté sur les planches du pont, de l’autre sur la terre ferme, six êtres fous d’allégresse s’agglutinent les uns aux autres, unis par une tendre joie, et la longue séparation touche à sa FIN. »

Source: Extractit de Mary Antin, From Plotzk to Boston, 1899.
Traduction en français (in Nancy Green, L’odyssée des émigrants Et ils peuplèrent l’Amérique, Découvertes Gallimard, 1994).

Présentation

Mary Antin (1881-1949) quitte en 1894 la ville de Plotzk où les Juifs sont persécutés. Elle rejoint avec sa famille, son père déjà installé à Boston, mais après le long et pénible voyage, avant de débarquer, il lui faut subir les formalités administratives.

Ce texte a été rédigé par Mary Antin alors qu’elle avait treize ans. Il é été publié en 1899 aux Etats-Unis.

Questions

  1. Qu’apprenons-nous sur Mary Antin et sur sa migration vers les Etats-Unis (âge, famille, pays et communauté d’origine, port d’embarquement, ville de destination, difficultés du voyage ...) ?
  2. Que cet extrait de texte nous apprend-il sur la détermination des immigrants ?
  3. Comment Mary Antin perçoit-elle le contrôle imposé aux nouveaux arrivants par l’administration américaine ?

Voir les réponses aux questions dans l'onglet "professeur".


Présentation du Contexte Historique et Analyse

Ce texte est un récit autobiographique rédigé par Mary Antin. Il é été publié en 1899 aux Etats-Unis.

Mary Antin (1881-1949) quitte en 1894 sa ville natale de Plotzk avec sa mère, ses deux sœurs et son frère pour rejoindre son père à Boston qui avait émigré trois ans auparavant.Elle a alors treize ans. Elle raconte les mésaventures de son voyage (wagons bondés, corruption des fonctionnaires, humiliations, faim ...) qui l’a menée de Plotzk à Boston en passant par Vilnius et Hambourg où elle embarqua avant de traverser dans des conditions pénibles l’Atlantique. Le récit s’achève par les retrouvailles avec son père (Question 1). Après avoir appris l’anglais, Mary Antin écrivit des textes pour la presse sur les conditions de vie des immigrants et un livre La Terre promise (1912) qui connut un important succès. Pendant l’entre-deux-guerres, elle milita contre les lois américaines hostiles aux immigrants et prit parti pour F.D. Roosevelt .Elle fit une carrière universitaire. Mary Antin est morte à New-York en 1949.

A la suite de l’annexion de l’Ukraine, de la Crimée, de la Biélorussie, des territoires baltes et d’une partie de la Pologne, la communauté juive la plus importante du monde au XIXème siècle se trouvait dans l'Empire russe où vivaient environ cinq millions de Juifs. La plupart menait une existence misérable et subissait de multiples discriminations renforcées par une législation qui restreignait leurs libertés et leurs droits et qui ne fut pas abolie avant 1917. Avec l’avènement du tsar Alexandre III (1881-1894), après l’assassinat d’Alexandre II, « l’antisémitisme revêt des formes sauvages » (Josy Eisenberg, Une histoire des Juifs, Livre de Poche, 1970). Les lois de mai 1882 instaurent un antisémitisme d’Etat : les Juifs sont bannis des zones rurales et des villes de moins de dix mille habitants, des quotas limitent drastiquement la présence des Juifs dans l’enseignement secondaire, à l’Université et dans de nombreuses professions. « A partir de 1881 et jusqu’à la Grande Guerre, l’histoire des Juifs de Russie est une suite quasi ininterrompue de lois d’exception ... et de violences populaires. Les pogroms eurent lieu avec la complicité, quelques fois agissante, des autorités gouvernementales ... Il est impossible de faire ici le compte de ces pogroms qui rivalisent en horreur. Celui d’Odessa avait donné le ton en 1871 ; 1881 fut une première année terrible ... » ((Josy Eisenberg, op. cité) Ces violences se poursuivirent avec les premières années du XXème siècle avec, notamment, le terrible pogrom de Kichinev en 1903.

Constantin Pobiedonostsev (1827- 1907) qui fut l’ « éminence grise » d’Alexandre III déclara à une délégation juive que le régime tsariste souhaitait qu’un tiers des Juifs russes émigre, qu'un tiers accepte de se convertir et que l'autre tiers périsse. C’est dans ce contexte que la famille de Mary Antin émigra vers les Etats-Unis comme le firent environ deux millions de Juifs de l’Empire russe entre 1881 et 1914.

L’extrait proposé aux élèves témoigne de la détermination des migrants qui sont prêts dans l’espoir d’un avenir meilleur à de nombreux sacrifices : abandonner, sans espoir de retour, le pays ils ont vécu, quitter leurs proches, vendre leurs biens pour faire face au coût du voyage, affronter l’inconnu d’une migration pendant laquelle ils subissent inconfort, privations, promiscuité, humiliations et mauvais traitements ...(Question 2).

Mary Antin qualifie l’attente imposée pour les formalités administratives de « lente torture ». C’est pour elle, comme pour les autres immigrants, la première confrontation entre le rêve de la « terre promise » américaine et les réalités des contrôles mis en place par l’administration des Etats-Unis. L’attente est d’autant plus insupportable qu’elle retarde l’instant, tant attendu, des retrouvailles avec son père qu’elle n’a pas vu depuis trois ans.

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